Je me demande parfois l'effet que peut avoir sur de jeunes gens la lecture de romans d'anticipation comme
Le meilleur des mondes (A. H
UXLEY),
1984 (G. O
RWELL),
Humanité et demie (T. J. B
ASS) ou
Les monades urbaines (R. S
ILVERBERG). Des récits censés nous montrer les germes actuels des catastrophes sociales futures, des récits qui agissent comme des mises en garde, qui nous disent « attention ! ». Quel est le sens de tels romans maintenant qu'on peut les lire au passé, maintenant que la catastrophe sociale est derrière nous, qu'elle est déjà arrivée ? Qu'est-ce donc que des jeunes gens qui ne connaissent que les temps de l'après-catastrophe peuvent penser de tels récits ? Étudie-t-on encore de tels textes à l'école ?
Voilà quelques questions que je me posais en parcourant un
récent article de Libération consacré à la Cité du design de Saint-Etienne :
[…]
En septembre, sur le site de l'ancienne Manufacture nationale d'armes de Saint-Etienne, s'élèvera une tour d'observation haute de 28 mètres, qui s'offrira au public comme le phare symbolique de la future Cité du design. En octobre, date de début des travaux, cette structure métallique, qui évoque un puits minier, permettra de suivre la construction de la « platine interclimatique » imaginée par l'architecte berlinois Finn Geipel (agence Lin) qui sera livrée en 2008.
Voilà qui est bien gentil, cette tour qui s'offre au public. Depuis un bon bout de temps déjà, la langue de bois est devenue la langue officielle des médias français : les mots expriment une vérité aussi fausse que construite, le mensonge est devenu la façon normale de s'exprimer.
Ici, en l'occurrence, la tour ne s'offre pas au public, de même qu'elle n'est pas non plus offerte au public. C'est au contraire "le public" qui a été pressuré pour que cette tour qu'il n'a pas voulue soit construite ; car en réalité, "le public" ne dépense pas spontanément son argent pour des "phares symboliques" et des "platines climatiques". Et puis d'ailleurs : "le public" n'existe pas, "le public" est une fiction qu'utilisent les experts en manipulation sociale pour parvenir à leurs fins. Il n'y a pas de "public" doté d'une vie autonome, il n' y a que des individus, tous différents. Bref, d'emblée, tout sonne faux.
La Cité du design, c'est un peu le Graal pour Saint-Etienne et la région Rhône-Alpes. Cet ancien bassin minier, qui a fortement souffert du chômage, mise sur l'innovation industrielle pour se reconvertir. Le projet a été lancé officiellement en 2004, mais sa gestation a connu bien des aléas. Le débat sur le contenu a été occulté par une polémique menée autour de la reconversion architecturale de l'ensemble industriel militaire impérial de la « Manu ». Les associations patrimoniales de la ville se sont en effet opposées à la démolition d'une petite partie du site. Finn Geipel a opté, quant à lui, pour une « restauration critique », qui préserve l'essentiel des bâtiments, à l'exception de quatre maisons de maître qui ont été détruites.
Nommé en 2004, le premier directeur de la Cité, François Mouly, ancien responsable du design chez Decaux, a essuyé les plâtres de cette controverse et n'a pas pu faire avancer le projet. La ville se rêvait « capitale du design », mais la coquille semblait un peu vide.
Cependant, la structure administrative de la Cité a été mise en place en 2005, sous la forme d'un syndicat mixte présidé par le maire-sénateur Michel Thiollière, qui comprend des élus de la ville et de la métropole (communauté d'agglomérations).
Comme il est écrit plus haut, la coquille est un peu vide. C'est la noria des structures : Cité du design, ville, région, bassin minier, ensemble industriel, associations patrimoniales, structure administrative, syndicat mixte, métropole et communauté d'agglomérations. D'hommes, il est à peine question, seuls les engrenages bureaucratiques semblent avoir un sens.
Strictement absents du propos : les contribuables. Et pour cause : si l'on devait exposer la réalité crue, il faudrait montrer l'opposition entre les étrangers au projet, spoliés, et les promoteurs du projet, automatiquement bénéficiaires sans prendre le moindre risque.
Depuis septembre 2005, c'est Elsa Francès qui a repris les commandes de cet eldorado. Née en 1966 à Paris, cette diplômée de l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci, à Paris) a travaillé pendant treize ans chez Thomson. Du Tim Thom si inventif avec Philippe Starck au design prospectif qu'elle a ensuite pris en charge dans cette mégaentreprise internationale. Cette designer a déjà pris ses marques à Saint-Etienne.
En deux ans, deux directeurs. Et la Cité du design n'est pas encore sortie de terre ! Sacré eldorado ! On se rassure en constatant qu'en un an de travail à Saint-Etienne, Elsa Francès y
« a déjà pris ses marques ». Jolie prouesse.
Elsa Francès est maintenant interviewée par la journaliste de
Libération :
Comment avez-vous reformulé le projet ?
En puisant sur la force du territoire. Saint-Etienne a un passé industriel lié à l'objet (les cycles, les armes) et un présent tourné vers les technologies de pointe. La ville dispose d'une école des beaux-arts, d'une Biennale internationale du design depuis 1998, des musées d'Art moderne, des Arts et des Industries, de la Mine, d'écoles d'architecture et d'ingénieur, d'universités et du site Le Corbusier à Firminy.
La Cité du design fédère toutes ces institutions, qui restent autonomes.
Forcément, ça manquait quelque peu d'institutions dans le coin. Il suffit de jeter un coup d'œil au
site web de la Cité du design pour constater le vide institutionnel local et l'impérieuse nécessité de créer une bureaucratie supplémentaire. Aux côtés de la Cité du design vont en effet travailler : Ville de Saint-Étienne, Saint-Étienne Métropole, Ministère de la Culture, DRAC Rhône-Alpes, Conseil Régional Rhône-Alpes, Conseil Général de la Loire, CulturesFrance/AFAA, Ministère des Affaires Etrangères, Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne Métropole, Musée d’Art et d’Industrie, Musée de la Mine, EPURES, EPORA, École d’Architecture, Université Jean Monnet, École Supérieure de Commerce, École des Mines, Pôle des Technologies Médicales, Pôles de Compétitivité, Direction Départementale de l’Équipement, Centre du Design Rhône-Alpes, PNR Design, Institut Régional pour le Développement du Design, Centre Départemental de Documentation Pédagogique, Conservatoire National des Arts et Métiers, Chambre de Commerce et d’Industrie, Loire Entreprendre, Chambre des Métiers et de l’Artisanat, Grand Lyon, Agence du Développement Économique de la Loire. Un vide institutionnel plutôt angoissant que viendra judicieusement combler la Cité du design.
Ce n'est pas un projet muséographique, mais un stimulateur pour la recherche.
Et il est bien sûr dans les missions fondamentales du Service public de créer des stimulateurs de recherche…
Le design doit devenir un outil d'anticipation sociale, culturelle et économique. En créant des transferts d'idées entre design et art, design et entreprises, architecture et politique.
[…]
Voilà. C'est dit. Tranquillement, benoîtement, sans complexe. Vivement demain ! Vivement les horizons collectifs polis à l'esthétique industrielle d'État ! Gloire à la Grande société citoyenne designée, gloire à nos maîtres bien aimés !
Quelle est votre méthode de construction ?
L'urgent était de réorganiser la quatrième Biennale du design, manifestation qui n'est pas une foire commerciale mais un moment de travail, d'inventivité et de rencontres entre tous les continents.
Qu'on se le dise : une foire commerciale n'est pas un lieu où l'on travaille, où l'on invente et où l'on fait des rencontres. Dans les foires commerciales, on ne trouve que des glandeurs bornés et introvertis. Voilà qui contraste résolument avec le sympathique dynamisme qui émane de toute institution publique qui se respecte !
L'important a été aussi de constituer une équipe, ni pyramidale ni administrative. Mon expérience me permet de créer un pont entre le public et le privé, deux mondes aux fonctionnements différents mais pas antagoniques. Une équipe, c'est primordial. Je crois plus à cela qu'à un organigramme. Et il était vital qu'on s'installe déjà sur le site de la manufacture.
Trop cool l'équipe d'Elsa ! C'est une administration non administrative ! C'est vrai qu'une administration administrative, ça la fout mal. Et puis Elsa renonce à son titre de directrice et à son salaire de directrice, histoire que ce ne soit pas pyramidal. C'est vraiment sympa tout ça, d'autant qu'Elsa fait circuler le joint entre le public et le privé. Je sais pas vous, mais moi je l'adore Elsa.
Comment y définir le design ?
Il faut répéter que ce n'est pas une cerise sur le gâteau, un style, mais une valeur intrinsèque, qui traverse toutes les étapes d'un projet. Nous allons beaucoup travailler sur les mots, car personne ne comprend plus personne.
Voilà : tout le monde ne pense pas les mêmes choses en ce qui concerne le design, et ça n'est pas acceptable. Comment peut-on vivre ensemble et se comprendre si l'on a pas tous les mêmes idées ? Une pensée homogène et unifiée émise par l'équipe d'Elsa et intégrée en aval par tous, voilà la solution.
Quels sont les premiers axes de travail de la Cité ?
[…]
Il faut que le design invente des systèmes de vie, des images, des objets, mais également des services pour créer du lien social. Nous serons un centre de ressources créatif, pour explorer de nouveaux modes de vie alternatifs, dans un engagement citoyen.
Des systèmes de vie clés en main, des existences balisées, des expériences sociétales, des engagements citoyens décidés à l'avance en haut lieu. Et j'en reviens à mes réflexions initiales : à quoi peut servir aujourd'hui la lecture des romans de SF de mon adolescence ? Disent-ils autre chose que ce qui est déjà réalisé ? Ne montrent-t-ils pas un futur qui retarde ?